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IV. La substance de l’enquête : petites années et résilience

     La résilience fait partie de la théorie du développement psychologique et humain, c’est un mot utilisé pour décrire la capacité de l’individu à faire face à une difficulté ou à un stress importants ; cette capacité permet, plus tard, de mieux réagir à une difficulté. La résilience peut être importante en période de transition où les stress ont tendance à s’accumuler et elle comprend aussi des faits inattendus comme le déménagement, une perte d’être cher, la pauvreté, la maladie. Elle englobe deux concepts : le risque et les facteurs de protection.

    Dans une entretien en l’an 2000, B.Cyrulnik parlait de néoténie (terme qui étymologiquement signifie : maintien de la jeunesse) et petite enfance, et, à la question de savoir si cette adaptabilité était conservée tout au long de la vie à répondu : « C’est une adaptabilité, c’est une prolongation des processus d’apprentissage qui sont très vifs dans les petites années et qui se continuent tant que dure notre vie. ». Dans ce même entretien, un peu plus loin, à la question de savoir si les personnes âgées étaient capables de résilience, il dit :

 « ce qui détermine la qualité de la vieillesse, ce sont les petites années. C’est-à-dire que ceux qui ont eu des petites années stables, sécurisées et exploratrices seront probablement ceux qui auront le plus de chance de faire une vieillesse stable, heureuse et encore intéressée par le monde, encore exploratrice. Les petites années, c’est tant que l’apprentissage est rapide, tant que l’apprentissage est facile, moi, je dirais jusqu’à 10 ou 12 ans : l'âge de la stabilité du cerveau, la stabilité neuronale, les traces, les empreintes neuronales. Mais quand on demande aux gens âgés de faire le récit de leur propre vie, presque tous racontent leur vie de 10 ans à 30 ans. Pourquoi cette période ? 10 ans, c’est : quand je serai grand, je serai maman, je serai papa etc. Ensuite, 30 ans, c'est : j’ai eu des enfants, j’ai un métier. C’est-à-dire que le thème de la vie, c’est l’affectivité et la socialité. Avant 10 ans, on n’y pense pas trop et après trente ans, on est sûr nos rails... C’est ce qui fait que les mouvements les plus imprégnés dans notre mémoire cérébrale c’est 10-30 ans, c’est-à-dire les deux grands thèmes de la vie des hommes : l’amour et l’aventure sociale. »[1] 

     Ce que l’on apprend dans les petites années c’est le premier chapitre de notre vie que nous écrivons, et il en reste d’autres à écrire, et dans ces autres chapitres on peut négocier ; mais rien n’est joué, la situation n’est pas figée pour l’avenir.[2]

Anna Freud (la fille de Sigmund Freud) a dit : « la vie c’est comme une partie d’échecs, les premiers coups donnent la direction de la partie, mais tant que la partie n’est pas terminée, il reste de jolis coups à jouer ».

     A chaque chapitre de notre existence il y a des déterminants qui interviennent ce qui fait que tout est jouable, mais ça se joue plus vite dans les « petites années » [3]

IV. 1. Les petites années des collaborateurs

    Parmi les informations recueillies, j’ai tenté de rassembler ce qui est du domaine des années réussies pour abonder dans le postulat soulevé par B.Cyrulnik (Voir Annexe 11)

     J’ai introduit les données pour en extraire ce qui peut être en rapport avec des « petites années » réussies; en ce qui concerne la souffrance morale ou physique, je n’ai fait apparaître que ceux qui l’avaient fortement exprimée. Les personnes qui rentrent dans la catégorie petites années positives et vieillissement réussi sont au nombre de 8, soit 38% des collaborateurs, les « petites années » positives ont toutes donné un vieillissement réussi ; par contre si je prends en compte ceux qui ont les petites années positives, le vieillissement réussi et une souffrance dans le grand âge, cela fait 11 personnes, soit 52%.

IV. 2. Les parcours de vie atypiques et les objets de remplacement

     Parmi ces collaborateurs, certains ont eu des parcours de vie atypiques qu’il convient de relater ; des chemins de vie qui sont parfois liés aux déplacements géographiques, à l’expérience de la guerre et de ses suites, et à l’expérience professionnelle ; apparaissent des facteurs de résilience, et / ou d’apprentissage de la vie qui ont construit leur grand âge aujourd’hui. Ce qui donne la force de résilience, c’est le sentiment d’appartenance et la coordination autour d’un but ; convaincu d’y arriver la personne a le sens d’être là, il y a un but. Certains ont reporté l’affection sur un objet, animal ou chose, avec lequel ils construisent une relation sociale.

a)      Angèle vit avec la déchirure qu’à provoqué le décès de son enfant en bas âge ; elle l’a remplacé par un poupon : « c’est pour ça que j’ai tout ça (montre un poupon et des poupées), c’est un garçon, il y a la photo du baptême, alors quand je prends ce petit et que je le mets contre moi j’ai l’impression d’avoir mon petit, malgré que ça fait loin, hein !… ça me remplit la vie parce que je les prends, je les serre, je leur parle, vous voyez » Ce remplacement laisse quand même Angèle en contact avec la réalité, elle dit : « il aurait 65 ans mon petit », elle ne berce pas un enfant de 65 ans, elle comble son manque d’affection, de relations, par des poupées et un poupon identifié à l’enfant perdu.

b)      Bernard a suivi la seconde guerre mondiale en participant au combat ; il se rend compte que l’insouciance de sa jeunesse lui a masqué le danger de la guerre : « Quand on est jeune on est inconscient, on va au combat, bon on ne pense même pas à soi, voyez-vous, heureusement parce qu’à ce moment là on n’aurait pas continué, quoi » il y a la notion de mort qui est soustraite au jugement durant cette période, et Bernard a une façon froide de parler de sa mort, quand il parle de son moral, il le fait sans marquer la conversation d’un arrêt, sans dramatisation : «Des fois je pense à prendre mon pistolet, à me suicider », et il modère la phrase tout de suite : « mais enfin c’est pas une solution après tout ce que j’ai fait finir comme ça c’est pas normal » en disant qu’il s’est construit autrement pour arriver à un tel geste, « après tout ce que j’ai fait » c’est la force qui lui permet d’arrêter son geste. La marque de la souffrance qu’il a subi et surmontée dans un temps ancien, lui donne la force de surmonter le désespoir qui le submerge aujourd’hui. Bien que le sentiment d’appartenance à la 2e D.B. (division blindée), régiment d’élite durant la seconde guerre mondiale s’estompe (il rencontre moins souvent les anciens de cette division), il garde quand même le souvenir de la difficile aventure accomplie malgré les peurs et le danger.

     Il a eu un chien comme animal de compagnie : « J’avais un chien, j’avais un milou, j’avais un « milou », et puis, bon, ben, mon « milou » il est mort il avait 17 ans, il m’a fait une pancréatite aiguë ; Il comprenait tout ce que je lui disais et il me faisait comprendre tout ce qu’il voulait », Bernard nous dit toute la communication qu’il pouvait exister entre cet animal et lui, c’était un objet d’attention, et d’échange. Il a repris un chien semblable au premier, qui est décédé lui aussi, et le regret de Bernard aujourd’hui c’est de ne pas pouvoir élever un autre chien : «J’ai 82 ans, je ne veux pas le remplacer, qu’est ce que je vais prendre, je vais élever un chien ! »

c)      Armina qui souffre d’un traumatisme de jeunesse l’évoque, mais ne veut pas en parler : « nous sommes une grande famille de 15 enfants, oui,  des frères et des sœurs, on a pas eu de jeunesse, oh! Comment je peux dire ça, c’était la misère, qu’est ce que vous voulez, il y a toujours des différences entre frère et sœur avec la mère ou avec le père, mais bon, je veux plus en parler de  tout ça c’est du passé » Ensuite autre  traumatisme : trois mariages et ses trois maris sont décédés d’une cirrhose du foie, enfin douloureuse retraite, car n’ayant pas fait les démarches nécessaires, elle ne touchait qu’une somme ridicule pour vivre. Elle fumait beaucoup, jusqu’à 4 ou 5 paquets de cigarettes par jour, elle en a gardé d’importantes séquelles. Mais Armina a trouvé des ressources dans la croyance : « j’ai crié vers le seigneur, il faut que tu t’arrêtes comme ça, là, j’ai jamais plus fumé, il y a 15 ans, le 13 août, oui ça va faire 15 ans que j’ai arrêté fumer, et j’ai jamais plus fumé, et grâce au seigneur, j’ai crié vers lui, il m’a délivré » Parlant de sa maladie respiratoire qui l’handicape, elle dit : « Malgré que j’ai tout ça je suis pas malade, j’ai toujours la foi, il va me guérir, je sais il va me guérir, je fais confiance au Seigneur, je vas être libre, il me la promis et le Seigneur c’est pas un menteur » Elle parle de ses problèmes importants de vue, et le seul livre qu’elle lit c’est la bible : « Et alors, bon, enfin, je lis la bible, ça c’est livre religieux, il faut éclairer dessus ou alors en plein jour plutôt, comme ça c’est mieux ; Mais c’est difficile, j’ai une loupe, mais pour lire dans cette bible, ça va pas c’est tout petit, hein! Il faut une grande loupe ; mais connaître le seigneur, c’est merveilleux »

     Armina rebondit sur son désespoir et trouve un moyen d’échanger grâce à la religion, malgré sa mauvaise santé, son tout petit réseau social. Ses souffrances ne sont pas oubliées, mais elle les « anesthésie » à l’aide de l’objet religieux.

d)      Jacqueline puise sa force de vie dans ses souvenirs : « je vis de mes souvenirs qui sont bons, de mon passé qui a été très bon » Des souvenirs qui sont ceux de la solidarité : « moi j’en ai fait du bien même pendant la guerre j’ai sauvé autant de juifs que j’ai pu à Paris…je les ai tous retrouvés après la guerre, ils étaient tous revenus s’installer à Perpignan », solidarité ancienne dont elle a fait preuve qu’elle ne retrouve pas aujourd’hui auprès de son beau-fils : « Il y a eu le jour de l’an J. (elle) était toute seule dans le fauteuil, aussi bien la veille que le jour même… Silence… Quand mon mari est mort, j’aurai pu repartir sur Paris et tout ; Ma fille étant mariée avec ce tordu, je suis venue vers elle, j’ai qu’elle ; Je pense étant seule, que mon gendre allait comprendre, il a rien compris. Moi je suis juste bonne à faire des chèques… silence… » Jacqueline arrive à gommer ces relations tendues avec son beau-fils en se remémorant ses souvenirs de solidarité forte vécus en dépit des avertissements de sa mère sur la dangerosité de ces actions.

e)      Marthe et Henri, ont vécu une expérience de solidarité intergénérationnelle avec leur fils aîné qui a voulu s’installer comme agriculteur : « si on doit faire ton bonheur, on lui a dit : vas y… il me dit : viens nous aider à cueillir ce tournesol parce que les tourterelles me le bouffent, voilà comment on est allé cueillir le tournesol… Alors, moi je lui faisais la comptabilité » Cette expérience a été menée malgré une incompréhension au départ : « Moi, je n’avais pas compris ce gosse », ils ont su surmonter leurs réticences et s’engager dans le soutien de leur enfant.

f)        Jean A et Dolorès ont vécu en Afrique ; Jean s’y est rendu dans un premier temps, il était responsable d’un comptoir commercial qui proposait de tout : « dans une factory, on vendait de tout si vous voulez, des habits, des chaussures, du vin… c’est ce qu’on voit dans les westerns, si vous voulez, y avait de tout, y avait des pelles, des fusils… Je mettais l’essence dans les avions » Il a vécu des moments forts à l’occasion d’accidents d’avion, où il a du mettre en œuvre des opérations de rapatriements de victimes «Et alors le préfet me dit : qu’est ce qu’on fait de ces cercueils maintenant, vous avez pas voulu qu’on les enterre…Et attachez moi les bien ces cercueils, je veux pas les voir se promener dans l’avion, attachez les bien, hein ! Parce que si on les avait pas bien attachés ça risque de crever, de crever la carlingue, parce que c’était, les avions n’étaient pas capitonnés comme maintenant, c’était des avions militaires. Alors on lui a attaché tout ça et il est parti » Dans un second temps, il est revenu à Perpignan et a épousé Dolorès, ils sont repartis et ont connu l’épreuve de la longueur des voyages de cette époque : « on a mis 24 heures pour faire, et encore c’était un D.C.4, hein! 24 heures pour faire Le Bourget Port Gentil » Ils ont pu rencontrer une légende vivante : Autrement quand on était au Gabon, on a connu le Dr Schweitzer, je sais pas si vous en avez entendu parler, oui on l’a connu là, même c’est pas lui qui nous a soignés mais c’est à l’hôpital, on s’est fait soigner là bas »

g)      Vélia et Francis ont beaucoup voyagé, Francis était militaire. Ils ont rencontré et vécu parmi les autres, et ont gardé de ces expériences une grande convivialité. Francis a connu l’expérience du maquis pendant la seconde guerre mondiale et raconte cet épisode de manière très vivante et souriante : « dans ce maquis là, de Quérigut… c’étaient tous des combattants espagnols, enfin, c’étaient des communistes espagnols qui se sauvaient, hein! et c’est là, comme dit ma femme, le fameux carrefour de Pézilla, (rires) alors, quand on est descendus avec le maquis, avec des camions, euh, qui avaient été réquisitionnés, et on m’a laissé à moi avec un mauser, sur l’épaule, je savais même pas m’en servir… y a un espagnol il me dit : si les Allemands ils passent, tu tires dedans (rires) heureusement qu’ils sont pas passés… » Il y a le temps de la jeunesse de Francis, quand le progrès n’avait encore facilité les communications et que le village avait besoin d’un médecin, et que les solidarités se manifestaient : « Alors, lui, quand y avait un accouchement à F., lui il, euh, bon, nous les jeunes on prenait les skis, on allait le chercher à La Quillane, hein! Et les jeunes de Mont Louis venaient l’accompagner à ski, jusqu’à La Quillane, y avait le relais à la maison forestière, à la maison cantonnière de La Quillane »

h)      Simone a beaucoup voyagé, elle a vécu en Egypte, au Maroc, sur l’île de Saint Thomas dans les Antilles américaines, avec son premier mari, et en Guadeloupe où elle rencontrera son second mari. A son arrivée en Guadeloupe, sans revenus et sans travail, elle a subsisté jusqu’à ce qu’elle ouvre un club bar : « J’ai monté un club avec une amie …Moi, je m’occupais pas des boissons, je m’occupais mais on s’était scindé en deux, je faisais le matin jusqu’à midi, et elle arrivait, enfin jusqu’à 2 heures, et elle prenait et faisait la nuit, parce que moi, ça m’intéressait pas du tout »

i)        Maurice a fait l’expérience du stalag après avoir été fait prisonnier. Je note que Maurice n’a pas beaucoup parlé, c’est l’entretien le plus bref ; qu’il a répété comme un leitmotiv qu’il n’avait pas de problèmes : de vie, de santé, d’isolement ; c’est une situation qui m’a interpellé ; était-ce un vieillissement réussi ? Je ne le croyais pas, Maurice ne sort plus de chez lui depuis deux ans, sauf en de très rares occasions (consultation chez un médecin et il faut qu’il soit accompagné), il ne voit que très peu souvent un couple de voisins, et il emploie une aide ménagère quelques heures par semaine. Je suis tenté de mettre cette expérience du stalag au bénéfice des expériences positives ; il a pu expérimenter la résilience durant cette époque, et bénéficier de cette expérience aujourd’hui ; sur le peu de discours qu’il a tenu : c’est souvent un moyen de défense pour les personnes qui ont vécu des souffrances dans ce type de détention, où elles ont connu des atteintes  à la dignité humaine : elles n’en parlent pas beaucoup, et dans leur vie quotidienne qui suit cette période, elles ne parlent pas  non plus, elles ont appris à ne dire que le juste nécessaire, que les paroles qui n’engagent pas de suite à leurs discours.

j)        Olga a une expérience très positive de sa vie professionnelle, en tant que femme et en tant que chef d’entreprise : « j’étais styliste et j’ai eu une maison de couture pendant 25 ans à Lyon… c’est un pays, un métier qui m’a donné beaucoup de joie, beaucoup de satisfaction et, et je continue même malgré mon âge à continuer à tirer un peu l’aiguille de temps en temps et ça me fait toujours le même plaisir (rires)… métier librement consenti pour mes propres moyens… » Elle a aussi, hormis sa famille et les repas ensemble auxquels elle tient beaucoup, une vie associative qui la passionne : «je fais partie depuis 1985 de, d’un organisme, une société, c’est pas une société, non, c’est une association qui s’appelle le Femina Club, littéraire, tous les jeudi… c’est une association qui groupe 65 personnes, toutes plus ou moins du 3e âge, parce que, évidemment les gens travaillent, bien entendu, euh, mais qui sont bien en mouvement, qui ont l’esprit, assez développé, et qui sont très intéressantes et parmi tout ce noyau, j’ai réussi à avoir un petit monde d’amis de 7 ou 8 personnes chez qui je vais »

k)      Maria et Albert ont une expérience de vie difficile en tant que jeunes mariés, expérience dont ils parlent avec bonheur. Albert a vécu la période de la guerre comme prisonnier et a travaillé avec un esprit frondeur et un courage de ses opinions qu’il aime raconter : « c’était une , une entreprise de Goering, ça s’appelait Goering Werk , et là, on me mettait là, travaillé pendant deux mois, ça ne me plait pas, je ne faisais plus rien, alors les chefs, ils étaient pas contents alors on me foutait à la porte, on m’donnait d’autres places (rires) on m’foutait dehors… j’ai fait 13 places, 13 places…Alors y avait des, des épingles, c’ta dire des clous très fins, je mettais de clous dans le sable et après quand y venaient chercher le sable, ça bouchait les machines, ils étaient obligés de démonter tout pour enlever les clous » Maria et Albert se sont mariés à la libération, en Autriche (Maria est d’origine autrichienne) ont eu leur fils et beaucoup de difficultés à revenir en France (c’est Maria qui parle): « monsieur le curé, il me dit à moi, c’est parce que vous avez perdu la guerre, vous marriez à un français… Albert : oui, il voulait la dissuader un peu, hein! » et au retour en France : « voilà, je suis, marié, euh, je suis revenu chercher ma femme, alors, je voudrais, euh, un comment, un laisser passer pour qu’ils puissent rentrer en France avec moi… «  je m’suis retrouvé à Salzbourg, à, à Strasbourg, euh, au camp de W, c’est là que tous les Français passaient, bon, y en avait plus beaucoup qui passaient, c’était mélangé, pour un français qui entrait y avait 5 hollandais, euh, 10 belges et ainsi d’suite, hein ! Tout ça, c’était mélangé, mais y fallait attendre, hein ! Mon épouse n’était pas à l’intérieur du camp, elle était à l’extérieur, dans une villa à cause du bébé, hein!  Donc elle habitait là. J’ai attendu »

l)        Léa et Ildefonse ont eu à gérer durant leur vie de couple l’infirmité dont est porteuse  Léa qui dit : « Ma maladie m’a ennuyé toute ma vie, surtout au niveau moral ». Cela ne l’a pas empêché de travailler et de passer de bons moments qui font des souvenirs agréables : « On a connu quand même une belle vie de spectacles ». Cette dureté qui les a privé d’un enfant avec tous les regrets que cela génère, a forcé leur courage. Léa continue sa vie malgré une capacité respiratoire des plus réduites ; ils ont continué leur projet de vie : ils viennent de partir dans la région lyonnaise où ils ont acheté un appartement.

m)    Jeannine a un expérience de la solitude dans sa jeunesse : « la guerre a changé les choses, et puis j’avais perdu mon père en 38, ça avait déjà changé ma situation, j’avais un frère qui avait 10 ans de moins que moi, qui est décédé maintenant, et puis ben, voilà, moi j’ai fait, enfin, j’ai vraiment été seule », souvenir qui lui rappèle sa solitude actuelle, mais qui lui a permis de se construire et de résister.

n)      Marie-Rose a connu beaucoup de moments forts, de pertes. Elle a eu l’occasion de se battre pour construire son avenir, en tant que jeune fille, en résistant aux conseils de sa mère : « D’abord, quand j’ai voulu faire mes études d’infirmière, ma mère m’a dit : euh, non, euh, tu vas te marier, enfin… Alors, j’ai préféré quand même faire mes études, d’infirmière, et travailler », ensuite en servant son pays comme assistante sociale des armées pendant la seconde guerre mondiale : « j’ai fait toute ma campagne, euh, d’Italie, et, euh, quand ça a été terminé en Italie, nous sommes revenus… j’ai débarqué avec (rires) je suis descendu du bateau avec une échelle en corde… » Elle retourne à Marrakech avec son second mari et travaille comme infirmière : « euh, je me suis occupé à ce moment là des enfants, euh, juifs ». Retour en France après l’indépendance du Maroc ; puis en Algérie où son mari sera tué, et retour en France où elle se retrouve veuve avec ses trois enfants à élever. Ces circonstances de vie ont donné à Marie-Rose son caractère enjoué, volontaire, et son savoir pour stimuler ses contemporains ; elle anime les après-midi de la résidence où elle est hébergée. La retranscription de son entretien m’avait surpris car elle a une voix jeune qui respire la fraîcheur, et le déroulement de l’entrevue en a été riche.

o)      Réjane et Jean D font sentir l’amour qu’ils se portent mutuellement : « Ce qui m’a beaucoup marqué, c’est de rencontrer Jean à l’âge 19 ans ». Ils ont vécu douloureusement la période de la guerre, Jean a perdu son père juste avant la guerre, à l’âge de 10 ans et Réjane l’a perdu des suites de la guerre durant laquelle il était prisonnier : « mon père était prisonnier… il était dans un état pitoyable, puisqu’il était très grand et il pesait 55 kilos à son retour, il avait son estomac déformé, alors ça c’est une image très, très forte en moi, euh, de voir la radio d’papa, une chaussette, et maman faisait d’la bouillie pour qu’il mange ». Réjane a occupé des fonctions d’assistante sociale, a poursuivi ses études : « Ma carrière a été très dure, euh, j’ai un diplôme d’Etat de service social, je suis à l’Université à l’âge de 50 ans, et j’ai une formation supérieure en sciences sociales » Elle garde des souvenirs pénibles de sa carrière : « j’étais dans une région, très, très alcoolique, papa, maman buvaient, les enfants étaient battus, il y avait des rejets, euh, parentaux, des rejets sociaux, à savoir que les enfants étaient mal acceptés à l’école, que les enseignants acceptaient mal un métier qui était très dur, donc, euh, je, j’étais appelé comme les pompiers » Jean a travaillé à la maison, et c’est surtout lui qui a élevé leur fille : « j’ai une chance que, étant à la maison, nous avons eu Catherine, petite, et moi, j’ai pu parce que j’étais toujours à la maison, le chemin de l’école (Jean en parle, parce qu’il continue de la prendre, en effet, il va chercher ses petits enfants), vous voyez, je connais depuis de nombreuses années, parce que j’allais chercher Catherine, elle mangeait avec moi, je la reconduisais, Réjane ne la retrouvait que le soir ; Elle était un peu frustrée, par rapport à moi, parce que moi j’avais, je l’ai eue quand même beaucoup plus, j’ai, disons que j’ai plus pouponné, si on peut dire » Réjane mène une  activité associative avec passion, elle peut faire de la gymnastique maintenant, elle n’avait jamais pu en faire de façon sérieuse durant sa période d’activité : «  lorsque j’étais professionnelle, euh, je prenais des instructions dans les salles de gym et lorsque j’arrivais, et ben c’était fini… depuis que je suis à la retraite, je fais 3 heures de gym par semaine… une association a un bureau et qu’on a du mal à trouver des bénévoles… depuis 7 ans je suis secrétaire » Jean et Réjane ont un projet de vie en commun et Réjane une vie sociale active.

     La leçon de ces constats de vie exceptionnelle ou des objets de remplacement affectifs permet de dégager les forces qui animent les collaborateurs, celles qui leur permettent de continuer une vie affective et une vie sociale.


[1] Cyrulnik Boris (4 octobre 2000) Entretiens avec Jacques Languirand. Transcription Noëllise Turgeon. Productions Minos Ltée.

[2] Cyrulnik Boris (6 mai 2004) Entrevue radiophonique avec Marie-France Bazzo. Emission Indicatif présent de Radio Canada.

[3] Cyrulnik Boris (15 mai 2004) Entrevue radiophonique avec Paule Thérrien. Radio Canada Saguenay.

 

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